Je ne narrerai pas mon accouchement. Un peu de pudeur, que diable. Sachez juste que rien dans ma vie ne m'avait préparée à me faire engueuler par une médecin russe roulant les r comme un méchant de James Bond, époque guerre froide. Parce que, "je sais pas où vous êtes là" (je suis allongée là depuis une dizaine d'heures, et même si j'en ai très envie, je peux pas me tirer d'ici) et que "je sais pas ce que vous faites" (j'essaie de faire sortir un obus de 45 par un trou de serrure et honnêtement, j'ai aucune idée de comment m'y prendre). Sachez également que hurler un bon coup pour demander à la millième personne qui est entrée de bien vouloir "fermer cette putain de porte, bordel" (je cite), ça fait vachement de bien.

Donc bref. A un moment, on te met un machin tout violet qui couine dans les bras et on te dit "félicitations !". Tu regardes ta moitié, tu sais pas trop comment interpréter son expression. Alors tu reportes ton regard sur le machin violet qui couine et tu essaies de graver l'image dans ta mémoire. Histoire d'être sûre que la puer qui va te l'embarquer dans trois minutes pour l'habiller te rendra le même bébé. Je crois que j'ai été traumatisée par la vie est un long fleuve tranquille. Comme t'es pas physionomiste pour deux sous, tu confies comme mission à ta moitié d'accompagner la puer qui emmène le machin de moins en moins violet pour le nettoyer et l'habiller. Tu lui fais même les gros yeux en espérant qu'il comprenne le message ("Tu le quittes pas des yeux une seconde et tu checkes toute la pièce  pour vérifier qu'il y a pas un autre machin bientôt rose qui attend l'échange").

 

Une fois les formalités expédiées, quelqu'un amène un lit sur roulette pour te tansférer dans ta chambre. Toi, tu peux plus bouger tes jambes à cause de la péri, t'as l'impression d'être l'orque de Sauvez Willy et tu sens bien que personne ne va t'aider à te transférer. Du coup, tu te débrouilles en priant fort pour ne pas te benner sur le carrelage. Fort heureusement, le machin tout rose est à ce moment là hors de portée, bien rangé dans son Tupp à Bébé sur roulettes. Le lit est poussé, et toi dedans, jusqu'à une chambre. La potence du lit se prend conscienceusemet tous les petits panneaux métalliques qui annoncence les services suspendus au plafond. Tu espères que tu ne vas pas t'en prendre un sur le coin de la gueule, ça serait un peu le pompon sur le gâteau.

Le dernier membre du personnel médical ferme la porte de la chambre. Vous vous retrouvez tous les trois pour la première fois. Tu réprimes un mouvement de panique. Tu regardes ta moitié. Tu regardes le machin qui dort. Tu regardes ta moitié. Tu es partagée entre "aww, qu'est ce qu'il est mignon" et "putain putain putain putain putain, mais qu'est ce qu'on a fait bordel, on est complètement inconcients".

Tu passes la semaine à essayer. Essayer de le comprendre, de le nourrir, de l'habiller, de changer une couche, de le consoler, de dormir, de le laver,de te laver, de te remettre physiquement et mentalement. T'es à  un stade d'épuisement que tu ne pensais pas atteindre un jour. Tu te dis que tu seras incapable de survivre au jour suivant. Tu survis parce que t'as pas le choix, y'a un machin qui a besoin de toi là. Tu n'avances plus pour toi, mais pour lui. Tu te dis qu'entre tes cernes, ton baby blues et tes cheveux gras, t'es bien contente d'avoir demandé à tout le monde de ne pas venir te voir. Tu pleures un peu tous les jours. Certains jours tu sais pourquoi, d'autre pas. Le meilleur moment de ta journée, c'est quand ta moitié arrive, parce qu'il a l'air de savoir parfaitement quoi faire, et que le machin, qui devient peu à peu ton bébé, a l'air vachement plus apaisé dans ses bras que dans les tiens. Tu pleures parce que tu crois que ton enfant te déteste. Tu ne réalises pas que quand son papa arrive, il a mangé et une couche propre, il n'a donc aucune raison de pleurer. Le pire moment de ta journée, c'est quand il repart.

Et le vendredi, la sage femme rentre dans ta chambre et te pose, par pure rhétorique, LA question. "alors, on est prête pour une sortie ?". T'es pas prête. Tu sais pas comment tu vas faire sans le bouton magique pour appeler quelqu'un parce que tu comprends plus pourquoi il pleure. Tu penses que tu sais pas comment être une maman. Tu penses que tu ne sais pas pourquoi il pleure, si il est bien avec toi,si c'est raisonnable de vous laisser partir et si tu vas y arriver. T'es morte de trouille.Tu ne sais pas encore que toutes les mamans sont comme ça.

En début d'après midi, papa arrive avec le siège auto. T'as remballé toutes vos affaires. L'affreux se paie une sieste sur ton lit, et comme t'as pas voulu le déranger et que tu rentres pas dans le tupp à bébé, t'es posée sur une chaise. Vous le sanglez. T'as peur qu'il soit trop serré. Ou pas assez. Qu'il ait froid. Ou un peu chaud. Qu'il y ait trop de lumière. L'Homme clipse le siège auto sur le châssis de la poussette et vous vous en allez. Pendant que vous remontez le couloir, t'as un peu de mal à y croire. On va vraiment te laisser partir avec un bébé? Il y a bien un adulte qui va comprendre que ce n'est pas normal. Où sont les adultes ? Tu es en train de piquer un bébé, et personne ne réagit. Vous entrez dans l'ascenceur. Tout le monde paraît trouver ça normal. Les adultes d'ici sont fous à lier, si tu étais adulte, tu ne te serais jamais laissée partir avec un bébé.

 

Et tu finis par capter.

T'es une adulte.

Pire.

Une mère de famille.